MAP Info : Bonjour Professeur, peut-on affirmer que c’est l'absence des institutions qui est à l'origine des occultations de l'histoire dont sont victimes les africains ?

Pr G.B. : Il n'a jamais été aussi important aujourd'hui que de dérouler et d'examiner avec pertinence cette immense question de l'oubli de soi par la falsification du passé. En effet, un déplacement est à gager dans cette affaire : la question majeure et urgente est moins l'impératif de se focaliser et de perdurer dans le seul moment du procès de la falsification et des falsificateurs que de travailler à retrouver les traces endogènes de notre Histoire pour en raconter les récits originaires, pour en redire les significations galvaudées, et reconstruire de la sorte nos propres manières de nous raconter et de signifier notre présence au monde, lieux par lesquels seuls s'effectue notre confluence avec les Autres et l'Environnement en termes de pertinence.

MAP Info : Comment parvenir à une telle avancée ?

Pr G.B. : Cela passe par la réforme du système de transmission des connaissances, et par la Décision politique de corriger et d'ajuster l'Education, avec la sélection et l'adaptation des choses oubliées, perdues ou falsifiées du passé. Le véritable développement - qu'il soit économique, industriel ou politico-philosophique et théologique - passera nécessairement par là. Car ce que nous avons été doit pouvoir, au moins pour ce qui en est essentiel, se refléter dans ce que nous avons à devenir. Et doit pouvoir nous enrichir nous-mêmes et mutuellement. Ce que nous sommes vient pour partie de cela que nous avons été et qui était Grand, et doit permettre des échanges féconds avec nous-mêmes et avec les Autres. Car nous avons sans cesse à nous renouveler à partir de nous-mêmes et des Autres. ET JAMAIS A PARTIR DES AUTRES SEULS, AU RISQUE DE PERDURER DANS LA GRANDE ALIÉNATION DE L'HISTOIRE.

MAP Info : La volonté politique dans ce sens me semble faire grandement défaut même si nous devons considérer les Etats-nations comme des acquis de l'histoire.

Pr G.B. : Le passé est fort instructif, qui nous enseigne énormément, quel qu'il soit, il n'est pas question de le taire et moins encore de le falsifier, car il nous permet de faire mieux, d'aller plus loin, de trier, de sélectionner, de tirer des enseignements pour notre vivre-ensemble, pour notre présent et pour le futur. Notre système de transmission des connaissances ne peut répéter celui des Autres indéfiniment mais doit insupporter toute forme d'Aliénation, rejeter les récits extravertis. Ce que l'on attend de la Décision politique endogène c'est le courage d'organiser des états généraux qui permettent de refondre l'enseignement du passé en insistant sur les versions endogènes, celles des Acteurs eux-mêmes, ou encore celle des victimes.

C'est vrai qu'un tel travail manque encore très largement en Afrique où l'histoire continue d'être enseignée et écrite selon des canons extérioristes, avec des clichés qui tronquent le passé. La réécriture endogène de l'Histoire a commencé avec la nouvelle Ecole des Historiens, des Egyptologues et autres archéologues, cette Histoire doit être enseignée et connue dans ses versions endogènes à tous les niveaux du système éducatif. Les sources et les récits internalistes sont à connaître. Là est la Grande Absente de nos humanités et chez nos décideurs. Pour ce qui est donc de la politique, en effet, il importe de corriger cette Absence et cette faiblesse coupable, et qu'un autre Regard doive naître, pour que cet immense travail de réécriture du passé historique, scientifique, philosophique, économique, politique, juridique, théologique de l'Afrique soit pris en compte dans les Programmes officiels et dans les Archives officielles. Cette lacune ne peut que créer équivoque et involution dans nos politiques générales d'Education.

MAP Info : C'est en effet le rôle des politiques que de créer les conditions favorables à l'action sociale, culturelle et économique ; pour autant la société civile ne peut-elle accompagner cette action par des initiatives qui pourront par la suite être entérinées par la puissance publique ?

Pr G.B. : Bien qu'ici la spécificité et la priorité des responsabilités échoient à la puissance publique, une Collaboration est nécessaire pour garantir la sérénité, la scientificité et la qualité de l’Évaluation des Décisions et des résultats. Il importe d'associer l'Université, les Académies, les Experts, les Instituts et autres figures et instances compétentes de la Société Civile. C'est dans cette perspective que j'ai parlé d'états Généraux, de façon à ce que les résolutions et décisions qui en sortiraient soit en exécutoires. Car, aujourd'hui, l'Etat ne peut plus travailler efficacement sans ces différents partenaires, au risque de choisir de se déconnecter de la société et des indicateurs de la norme sociale.

MAP Info : Les Etats africains peinent à s'accorder sur une vision politique commune, et ne sont pas tous favorables à la méthode que vous proposée en fonction des accords en vigueur avec leurs partenaires économiques. Faut-il attendre que tout le monde soit d'accord avant de se mettre au travail ?

Pr G.B. : Point du tout ! La question majeure, à mon sens, et pour toute question à la vérité, est de procéder par étape. Pour engager des Réformes profondes, avec un effet d'entrainement, sans que, a priori, l'on exige d'obtenir que tout se fasse au même moment, au même rythme. Il en est ainsi de l'Etat fédéral, qui se fera selon la théorie des Wagons, les Etats pionniers, les plus stables, les plus forts ou les plus acquis à la vision, ont engager la Réforme, et pousser les autres. Guère n'est besoin que tout le monde s'y mette concomitamment. De la même façon, la réforme de l'Education gagée dans cet échange, n'appelle pas de tout bâtir au même moment, mais que les pays les plus acquis à une telle Réforme commencent, puis les autres suivront.

L'Histoire enseigne que les Etats les plus puissants au plan économique et technologique sont ceux qui s'accordent le mieux avec leur Culture et leur Histoire. Atomistiques, les Réformes ne sont pas continentales, mais commencent toujours petitement, au cas par cas. Car, même si l'UA parvenait à prendre une telle décision, sa capacité à être opérationnalisée serait vacillante. Car, financée à au moins 80% par l'Extérieur, ce sont ses bailleurs de fonds qu'elle perdrait immédiatement si elle y venait, tant ceux-ci savent que c'est par leurs Cultures exportées, leur manière de penser l'économie et la démocratie, les Religions qu'ils tiennent sous contrôle leurs partenaires économiques ! La question préjudicielle n'est donc pas d'uniformiser le calendrier ou les modes de déroulement des Réformes au niveau Continental, mais de partir des terreaux historiques prédisposés à se réformer, pour impulser graduellement le mouvement ailleurs, selon l'efficacité et la réussite de telles entreprises. Car c'est la réussite qui crée l'effet d'entrainement.

MAP Info : Les organisations de la société civile pourraient avoir un rôle constructif à jouer dans une telle approche.

Pr G.B. : Dans "Société Civile", je vois outre son acception juridique régalienne, une perspective moderne avec un conglomérat d'actrices et d'acteurs sociaux, d'instances, d'institutions, d'organes, d'institut avec des personnes libres, organisées selon la Norme, régentées par le savoir-faire, et surtout par l'expertise, par l'exigence d'étudier et d'engager des recherches documentées, chiffrées, en vue de produire une documentation technique, fiable, normative, encadrée par des expertises à tous les niveaux de la société ; pour accompagner de manière dynamique, pertinente et responsable l'action publique, pour alerter, corriger, rectifier, corroborer des Décisions, ou faire d'autres propositions possibles, d'autres schémas possibles.

Ainsi envisagées, les sociétés civiles sont pour moi des réserves de compétences républicaines, libérales, technocratiques, fédérées au sein d'un même pays. Les instances de la société civile, peuvent constituer en effet une force, une intelligence en matière d’organisation, une banque de données, un secteur d'expertise, capables d'opérationnaliser des domaines défaillants, de relancer des secteurs ou des domaines relâchés, oubliés ou secondarisés par la puissance publique. Là aussi, dans cette conception heuristique de la Société Civile, je vois des contre-pouvoirs, des lieux d'alternatives, des secteurs de renouvellement de la tentation uniformisante de l'Etat classique.

Peut-on fédérer les sociétés civiles ?

Ce peut être une voie intéressante à ouvrir, avec ses avantages mais aussi ses lourdeurs. Moi, je milite pour la performance et pour l'expertise tous azimuts, avec des résultats fiables et opérationnels. Au sein d'un seul pays, on doit pouvoir fédérer les instances d'une même société civile, avec autrement plus d'efficacité. Il s'agit bien d'une "Société" qui se tient, fonctionne et s'organise, en dehors des trois pouvoirs Exécutif, législatif et judiciaire, mais dont la puissance de proposition, de contre-propositions ou de performance est de nature à créer d'autres initiatives, d'autres visions, d’autres points de vue, à impulser d'autres savoir-faire, et une constance : la prépondérance de l'intérêt général. La société civile organisée, experte, performante et responsable est en effet une nouvelle dynamique, capable de relancer tout débat, toute discussion, de convoquer des Colloques, d'organiser des états généraux en vue de produire des Expertises.

Mais à long terme, ce qu'il convient de souhaiter, est que ces sociétés civiles - qu'elles consacrent les politiques existantes ou les contestent - s'attachent aux Normes, aux véritables principes qui régentent la République et l'Etat de droit. C'est dans cette fondation-là que j'y verrai comme vous la possibilité de devenir des suppléments d'initiatives historiques et républicaines.

MAP Info : La tâche semble immense et plurielle, ne serait-il pas souhaitable de fixer des priorités.

Pr G.B. : Absolument ! Il est question de gager des priorités, des méthodes réalistes s'imposent, avec des étapes bien précises, des calendriers provisoires, et des programmes à court, moyen et seulement prudemment à long terme, sans qu'il ne soit jamais question d'abdiquer sur l’exigence en termes d’expertise et de performance économique, écologique et politique. Dans cette optique, les sociétés civiles peuvent réellement apporter une valeur ajoutée dans notre gouvernance.

Le grand risque est de favoriser l’installation d’instances dogmatiques, promptes à la contestation idéologique mais sans expertise avérée pour substituer cela qui est à tort ou à raison contesté. Nous nous exposons à des positions contraires à l'évolution, au changement espéré - tout est dans l'expertise proposée.