MAP Info : Bonjour Madame Lova Rajaoarinelina ; merci d’avoir accepté de participer à cette interview. Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?

LR : Bonjour, après cinq années passées à Madagascar, où j’ai eu la chance d’être la conseillère politique du Président de l’Assemblée nationale de Madagascar, Jean Max RAKOTOMAMONJY (PAN), puis conseillère à la Présidence de la République du même pays pour m’occuper du XVIe sommet de le Francophonie, je suis rentrée en rance pour un peu plus de calme en tant que collaboratrice parlementaire à l’Assemblée nationale. Je suis née en banlieue parisienne et j’ai grandi dans une cité du 94, dans la ville du Kremlin Bicêtre qui a été pendant de longues années une ville communiste et qui est encore aujourd’hui plutôt à gauche. Etudes de droit et ensuite d’histoire et d’histoire de l’art. j’ai aussi étudié ma culture d’origine qui est celle que je connais le mieux - la culture malgache.

MAP Info : Vous êtes une spécialiste des droits de l’homme et avez contribué à l’abolition de la peine de mort à Madagascar, quelles ont été les grandes étapes de cette victoire ?

LR : Après des présidentielles longues, couteuses et épuisantes à Madagascar, j’ai occupé en mai 2014 le poste de conseillère politique du président de l’Assemblée nationale (PAN) de Madagascar, Jean Max RAKOTOMAMONJY. Madagascar connaissait de gros problème en termes de sécurité intérieure en grande partie à cause des meurtres perpétrés par ce que l’on appelle les DAHALO sur des villageois avec à la clé des vols de zébus, destinés à l’exportation illicite des bovidés. La population en avait plus qu’assez de voir des images de malgaches tués en toute impunité ; la corruption et les mélanges d’intérêt entre les réseaux mafieux et les politiques étaient pour ainsi dire devenus légion. Cette situation rendait l’actuel régime impopulaire. Le PAN voulait une loi symbolique d’une nouvelle ère. Le choix de l’abolition de la peine de mort, peut paraître pour nous français, évident, mais il faut comprendre qu’il ne l’était pas aux yeux de l’exécutif malgache. Dans une société où l’immobilisme est religion, où laisser pourrir une situation est l’habitude politique, tout changement est perçu comme subversif. Même si ce changement est minime dans le quotidien de la population.

J’ai préparé à la demande du PAN, une proposition de texte de loi avec l’étude d’impact. Nous sommes en juin 2014. Le président, le met alors sur une pile de dossier, son bureau ressemblant à celui d’un juge d’instruction, me remercie, et me dit que ce n’est pas le moment.  Ce n’est qu’à parti du 10 décembre de la même année, que le texte a été mis en débat. J’ai vu des députés prendre le micro pour exprimer leur désaccord et au moment du vote, lever la main et voter pour. J’étais angoissée comme une étudiante passant l’oral de sa vie. Quelques clins d’œil de soutien de parlementaires et je suis rentrée chez moi une heure après avoir déambuler dans des rues marquées par la pauvreté des familles sans logement. Je n’ai pas vécu cette loi comme une victoire à part entière mais comme une pierre sans éclat nécessaire à l’édifice de l’amélioration des choses à Madagascar.

MAP Info : Aujourd’hui, vous êtes collaboratrice parlementaire à l’assemblée nationale en France. Quelle analyse faites-vous de la situation relative au racisme et aux discriminations envers les noirs dans ce pays.

LR : Question hautement polémique. J’essaye de ne pas confondre les débats, mais étant donné que j’avais eu l’expérience africaine je ne cesse de remettre les choses en perspective. Ce que je peux vous dire c’est que le racisme existe partout, contre tout le monde ! Ce que je peux affirmer c’est qu’en France, on en parle. On en parle avec douleur, avec passion, avec aigreur même. Pour certains on en parle même avec déni et d’autres avec hypocrisie. Je retiens que l’on en parle.  Néanmoins, en France, si on aime parler, on déteste s’écouter. Et si on sait pointer du doigt des problèmes, on n’a pas la même énergie pour trouver des solutions et encore moins pour les appliquer.

J’ai personnellement le sentiment qu’en France, il y a de la mauvaise foi à régler les problèmes de racisme et de discrimination face aux noirs pour plein de mauvaises raisons. La première c’est que l’ont décrit la complexité noire comme quelque chose de simple, ce qui ne l’est pas. Et au sein même de la communauté noire, on considère que l’on doit voir les choses de la même manière. Tous les noirs de France n’ont pas la même vision de la France et de ce qu’ils attendent d’elle. Certains pensent qu’elle est endettée envers nous, d’autres pensent que l’on doit attendre qu’elle nous donne et d’autre encore pensent que la France est notre ennemi, pour d’autres qui considèrent que tout obstacle raciste et/ou discriminant justifie une démission citoyenne avec la France.

J’ai mon identité française chevillé au corps, j’aime par-dessus tout mon pays, même si parfois et souvent (trop) il me déçoit. Mais dans le pacte républicain on doit aussi accepter que la déception fasse partie de notre engagement citoyen. Néanmoins, si je continue à croire qu’il ne faut rien lâcher, je continue à croire que la communauté noire sera respectée et entendue quand on aura aussi fini de mettre des personnalités qui cultivent la haine de l’autre en porte-parole de ces combats et ceux des deux côtés. Les médias ont leur responsabilité en relayant les voix de ceux qui vivent de ce clivage.

MAP Info : Peut-on parler de racisme anti noir dans le pays des droits de l’homme ?

LR : Sur la question de l’afrophobie, je vois du mépris et de la division. Certains français s’ils n’ont pas en horreur l’image d’un noir à la télé ou en tenue de médecin, pensent fondamentalement qu’ils nous sont supérieurs et que la culture noire est méprisable au mieux non intéressante. Certains pensent fondamentalement qu’on est un « autre » et qu’on n’est pas vraiment français. Ils mélangent alors les questions (réelles certes) de binationalité et de bi-identité. Ils oublient aussi que la France c’est aussi des départements d’Outre-Mer qui sont français pour certains depuis plus longtemps que certains départements de la métropole. Certains pensent encore qu’en « noirie » ou en « Afrique », on n’est pas comparable à une grande nation comme l’est, dans leur tête la France.

 

Au lendemain des guerres des indépendances douloureuses et d’une colonisation humiliante pour des peuples, nous vivons dans une société française ou une partie, accessoirement blanche, refuse de comprendre que le sentiment d’humiliation gangrène la capacité d’union nationale. La reconnaissance d’un passé douloureux et abjecte apporterait tellement à des français. On oublie trop souvent la dimension humaine et l’importance de la bienveillance et l’empathie dans l’action politique. Vous imaginez vous, qu’en France on nie les crimes de la Shoah ? Ce serait abject et à raison. Cette différenciation de traitement de communauté va être la base de problèmes d’antisémitisme dans les quartiers d’une minorité qui aiment crier dans les réseaux sociaux, agitée par des irresponsables et des avides de pouvoir et de besoins narcissiques d’exister, qui diffusent des vidéos Youtube en utilisant des souffrances existentielles que le pouvoir étatique nie.  A cela vous ajouter une politique clairement discriminante qui dure depuis les indépendances et des personnalités politiques plus vulgaires qu’incultes. Tout ce mélange explique à mon sens le climat délétère dans lequel nous baignons aujourd’hui. Je ne nie pas qu’il y ait aussi, des personnes raisonnables prises au milieu de tout ceci, mais dans un monde ou la confrontation et les clivages intéressent plus les médias, on ne les entend pas. 

 

MAP Info : Entrevoyez-vous une solution à cette situation ?

LR : Oui il y en a. Mais à défaut d’être collective, elle doit être portée par des personnes fortes et légitimes dans leurs fonctions. Il n’est plus à la mode de ne pas aimer les noirs. Etre islamophobe est plus tendance, plus neuf. Le racisme noir n’est au final que le parent pauvre de cette grande famille que regroupe le racisme et la mauvaise foi intellectuelle est souvent la cheville ouvrière de l’action politique ; mais je suis confiante. Je trouve que les esprits ont changé.

J’ai néanmoins la conviction que régler ce non-problème de l’afrophobie (perçu comme tels par la majorité aujourd’hui) c’est l’étape la plus sage et la plus structurante pour réunir une société française à laquelle nous appartenons et que nous devons défendre. La cause dans ce débat est moins la lutte contre le racisme que la volonté de maintenir des causes beaucoup plus fortes : la dignité humaine et l’égalité de traitement que l’on retrouve dans notre corpus constitutionnel. Lutter contre cette forme de racisme la plus classique est la garantie de poser les bases concrètes sur la fin des discriminations quelle qu’elles soient.

Néanmoins et de mon expérience personnelle, compte tenu du contexte actuel, les choses ont changé et dans le bon sens en France. Un homme m’a dit un jour, qu’avant d’essayer de passer par la fenêtre je devrais peut-être tenter de voir si la porte était ouverte. Je suis l’exemple, comme plein d’autres, que cela fonctionne et que la république méritocratique existe. J’y crois fondamentalement et sans cela, je ne serai pas ici en train de brandir l’étendard de la lutte. Les personnes victimes de discrimination et de racisme ont tendance à porter en elle le complexe de ce qu’elles sont et de se fermer parfois des portes d’opportunités déjà ouvertes. Cela sous-entend, deux choses ; la première est qu’on accepte les échecs et la seconde qu’on accepte l’idée d’appartenir à ce pays avec tous ces défauts. Il y a aussi des gens en France, non noire qui galèrent. Ce n’est pas une exclusivité noire. Maintenant il n’est pas normal que l’on souffre plus parce que l’on est noir.

MAP Info : Des voix s’élèvent pour parler de racisme d’Etat au pays de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Cette qualification est-elle justifiée ?

LR : Il me semble que le racisme d’état est une politique clairement menée et qu’on a des preuves textuelles de cette politique. On a connu cela pendant la colonisation et pendant les périodes d’esclavage.

Aujourd’hui cela me paraît juridiquement erroné mais politiquement juste. L’Etat n’a pas su transformer l’essai des libertés fondamentales à tous les français car il a considéré dans sa majorité que cela n’était pas une priorité.

MAP Info : En fin de compte, beaucoup de problèmes semblent liés aux logiques racialistes intégrées de longue date. Les élus français ont-ils suffisamment de courage politique pour faire évoluer positivement cette situation ?

LR : je n ‘ai aucun doute sur les élus de l’assemblée et du sénat. Tout comme les membres du gouvernement. Néanmoins c’est un travail d’échange, pour parler de manière racialisante : n’attendez pas qu’un groupe de blancs comprennent parfaitement les problèmes des noirs (et inversement). Ce qu’on a tendance à oublier, nous militants de la cause anti racisme, c’est que les élus sont des élus de la nation et qu’ils doivent défendre tous les problèmes de la nation.  Charge à nous de pousser au maximum nos idées, mais ils sont plus réceptifs qu’il y a 10 ans. Ce qu’il faut dire c’est que la cause a avancé aussi parce que des blancs sont venus aider des noirs et que des noirs ont accepté que ces blancs les aident. Pourquoi ? Parce que ce qui les unit est, je me répète, les valeurs de la république. C’est la fraternité, le troisième volet de notre devise qui fait avancer les choses. Je suis personnellement confiante, mais impatiente comme tous mes amis de la cause.

MAP Info : Peut-on espérer un véritable changement sans une réforme de la justice en ce qui concerne le traitement réservé au racisme ?

LR : A mon sens on a pas besoin de réforme légale, on a besoin d’appliquer les lois qui existent. Peut-être que les décrets d’application ne répondent pas à la hauteur du problème c’est cela qu’il faut changer. Pour moi le travail est entre les mains de l’exécutif sous un regard parlementaire qui doit être intransigeant. Dans les deux cas on est loin des résultats attendus.

MAP Info : Etes-vous favorable à la création d'un observatoire et à la publication de statistiques sur les actes de racisme contre les noirs de France ?

LR : clairement oui.

MAP Info : Les causes à défendre ne manquent pas et peuvent parfois entraîner une concurrence des luttes entre les différents acteurs de l’antiracisme. N’y aurait-il pas un intérêt à dégager des priorités ?

LR : Oui et non. Un intérêt pour qui ? Osez dire que la PMA ou la question de la fin de vie doit passer après ou avant celle des problèmes de lutte contre le racisme, ou celles des violences faites contre les femmes c’est tomber d’une part dans de la stupidité politique que l’extrême droite et la droite nous servent depuis des années. Et c’est encore pire que de dire que l’antisémitisme est prioritaire ou inversement qu’il serait secondaire. C’est faire de la politique sans fond ni projection. Si je ne m’abuse, un plan national de lutte contre le racisme a été lancé il y a trois semaines. Je crois que nous pouvons considérer que cela est positif car personne ne l’avait jamais fait. Le gouvernement est attendu sur ces sujets. On va essayer de l’aider et surtout ne pas  condamner avant de savoir ce qui est proposé.

MAP Info : Pour conclure, quel message pouvez-vous adresser à nos lecteurs ?

LR : Je pense qu’il faut se poser toutes les questions. Ne pas avoir peur d’innover. Ça veut dire aussi se départir de l’expérience américaine. Nous ne sommes pas les Etats unis et tant mieux peut être. Il faut aussi parler en tant que français qui s’adresse à son état, et non comme des ennemis qui s’adressent à un traitre. Nos parents ont souffert à tout niveau, plus que nous certainement et s’ils sont arrivés ici, c’est aussi par amour pour nous. C’est à nous de perpétuer le « rêve français » aussi complexe et parfois même cauchemardesque qu’il puisse nous paraître. Je n’ai pas de problème à dire que notre police a un souci avec la population noire et arabe ; je n’ai pas de blocage particulier à croire que Théo a été victime d’un viol. Et qu’il n’est pas le seul à avoir souffert de bavures policières. Cependant, à aucun moment je ne me dis : « c’est leur justice, c’est leur police » car c’est aussi la mienne et je dois tout faire pour l’améliorer et non la combattre. Le message que j’ai, c’est que la seule issue pour que cela cesse et que ça change c’est de s’approprier notre république.

Nous sommes à un stade de la société où tout est vu mais tout est aussi déformé. Il n’en demeure pas moins que la France reste l’un des plus beaux pays du monde même s’il reste à parfaire. La république française doit être adaptée et non perfectionnée ; car sa base idéologique est parfaite, elle s’appuie sur la déclaration des droits de l’Homme et chaque mot qui compose ce texte a un poids et un sens. Notre enjeu à nous tous c’est de ne pas abaisser la France à être autre chose que ce pourquoi elle a été faite : la tolérance et la liberté.

Nous devons aussi accepter l’idée que des gens ne comprennent pas ce que l’on vit et ça ne fait pas forcément d’eux des racistes. J’ai le sentiment que c’est l’état d’esprit général en France et qu’on est dépassé par des médias qui aiment à reprendre les petites phrases que l’on va revoir 127 fois en une semaine. Je suis sereine sur mon identité française et ne pas la laisser sombrer dans la médiocrité du racisme et de la division est notre mission

 

Nous devons être ferme sur les discours de groupe raciste qui pavoisent sur les frontières françaises et qui portent la peur, la haine et le racisme dans leur discours. Quel avilissement de la France dans leurs actes ! Etre raciste n’est pas français et ce, contre n’importe quelle communauté, qu’elle soit juive, noire, ou arabe. Le challenge de l’identité, c’est de combattre la bêtise humaine. On a la chance d’être le peuple de l’intelligence mais on est pris par un tsunami de bêtise en ce moment qui sclérose le débat politique et j’enrage. Et c’est cette colère qui me pousse à trouver des solutions et non à créer des problèmes.