MAP Info : Bonjour Maître Benjamin John. Vous êtes Grand Maître de Taekwondo, ceinture noire 8è dan Kukkiwon, arbitre international S Class et le Coordonnateur de l’arbitrage combat au sein de la Fédération Française de Taekwondo. Quel regard portez-vous sur le racisme dans le sport.

BJ : Le Racisme est avant tout un problème de société. Il est donc naturel de retrouver dans le sport les tares auxquelles nos sociétés n’ont pas encore apporté de solutions.

MAP Info : Le racisme dans le football est celui qui est le plus médiatisé. Vous êtes donc confronté au même phénomène dans le taekwondo.

BJ :  Oui, bien sûr. Il peut arriver lors des compétitions, que des combattants ou des spectateurs aient un comportement répréhensible. Heureusement le règlement fédéral du taekwondo Français et mondial, a mis à la disposition des arbitres, des règles et des sanctions, pour faire énergiquement face à ses situations qui tirent la pratique des arts martiaux vers le bas.

MAP Info : Enfin de compte, est-ce-que l’on ne demande pas aux arbitres de résoudre des problèmes faces aux quelles la société se montre peu combative ?

BJ : Un arbitre est là pour appliquer et faire respecter des règles dans l’intérêt de tous. Cependant, ces règles écrites et connues de tous, lui accordent une part d’appréciation dans leur application et l’arbitre peut avoir à rendre des comptes pour cela. Mais il ne faudrait pas oublier que les arbitres se retrouvent parfois seuls à porter cette lourde responsabilité. Il faudrait mettre à leur disposition des moyens d’automatisation ou de contrôle tels que des assistants, la vidéo, des systèmes de suivi de zone, des lasers, etc…

Sans quoi, Les arbitres peuvent se retrouver dans des situations délicates mettant en cause leur intégrité physique. J’en veux pour preuve, le cas de Monsieur Yassine Sahli qui s’est vu prescrire sept jours d’interruption temporaire de travail, en raison d'un traumatisme crânien suite à une agression lors d’un match de football dans l’Essonne. L'agression a eu lieu le dimanche 25 février 2018, lors d'un match de championnat de district entre Vert-le-Grand et le Racing Club Arpajonnais.

MAP Info : Quel chemin pour mettre fin au racisme dans le sport ?

BJ : Pour mettre fin au racisme dans le sport, les structures doivent être organisées de façon à ce que les actions puissent porter. Au taekwondo, nous rappelons les règles aux spectateurs, aux coachs et aux combattants en début de compétition. Cette pédagogie est nécessaire mais elle ne peut donner des résultats que parce que cette démarche est officiellement inscrite dans le règlement. Je crois qu’en ce qui concerne les actes d’incivilité dans le public, on peut aller plus loin au moment même où la faute est constatée.

Par exemple, je suis assez favorable au fait qu’un athlète ou une équipe soit sanctionnée par une pénalité qui pèsera sur l’issue de la rencontre, lorsque que des actes d’incivilité provenant de ses supporters sont relevés et si cela est inscrit dans les règles portées à la connaissance du public.  Il faudrait surtout immédiatement rappelées les règles enfreintes au public au moment d’appliquer la sanction.

MAP Info : Le Conseil Représentatif des Associations Noires (Cran) a déposé une plainte contre X le lundi 19 février dernier, parce que le joueur Mario Balotelli, aurait subi des insultes racistes, provenant des tribunes lors du match Dijon-Nice, dans le cadre de la 25e journée de Ligue 1. Est-ce que finalement l’action judiciaire reste le seul recours à envisager ?

BJ : L’action judiciaire résulte d’un vide et d’un sentiment d’injustice qui peut pousser à de telles extrémités. Je conseillerai pour ma part le dialogue avec les instances du sport pour résoudre ce genre de problème. Mais il faut bien comprendre comme je l’ai déjà évoqué, que le rôle d’un arbitre est de faire appliquer le règlement avec une certaine latitude et son niveau d’appréciation. Force est de reconnaître que bien souvent, le rôle de l’arbitre est cantonné à la surface de jeu. Dans le cas d’un supporter qui se conduit mal, les arbitres sont bien souvent démunis. Si la réaction à adopter est inscrite dans le règlement, je suis persuadé que l’arbitre la mettra en œuvre.

Que pourrait faire un arbitre lorsqu’un joueur vient le voir pour lui signifier qu’il est traité de négro, singe, arabe ou chinetoc ? L’arbitre est démuni si le règlement ne prévoit rien dans ce cadre. Mieux encore si ce joueur s’approche du public pour signifier son émoi, il faudra sûrement même le sanctionner. Si rien n’est prévu en direction des mauvais comportements du public l’arbitre n’aura aucun moyen d’agir.

En dernier recours, contre qui porter plainte ; car il faut bien comprendre que porter plainte contre X revient à porter plainte contre la fédération, les organisateurs, les arbitres, les bénévoles, le comité olympique, le ministère des sports et tous ceux qui de près ou de loin ont une quelconque action ou responsabilité vis-à-vis de la plainte qui a été déposée.

MAP Info : Est-ce que finalement, ces zones d’ombre des règlements sportifs ne sont pas faites pour donner la part belle au sport-spectacle ?

BJ : Je ne le crois pas. C’est juste que les règles d’arbitrage ne peuvent pas tout prévoir à l’avance et doivent évoluer avec les contextes et le temps. A une époque en France, il n’y avait pas de noirs, d’étrangers ou de femmes dans certaines pratiques sportives. Les règles évoluent donc en fonction des mœurs, des progrès techniques et de la société elle-même.

MAP Info : Pour conclure, quel message souhaitez-vous adresser à nos lecteurs ?

BJ L’arbitre est souvent un bénévole et nous devons accepter qu’au-delà de ces compétences et des règles d’arbitrages, le zéro défaut n’existera jamais quelques soient les méthodes ou les technologies mises à disposition. La part d’erreur humaine est aussi une composante du sport et de l’arbitrage, comme dans notre vie de tous les jours. Il vaut mieux aller en justice avec des preuves pour faire annuler un match et donner un signal fort aux organisateurs ainsi qu’au public, plutôt que de s’acharner sur un seul homme. En tant qu’arbitre olympique, il nous est dit que nous devons garder en mémoire tous les matchs officiés, car chaque athlète, équipe ou nation, a quatre années pour présenter une contestation. Il n’est pas rare de voir des médailles retirées par la suite à certains vainqueurs aux profits d’autres. S’acharner sur l’arbitre n’est pas une démarche louable et peut conduire à une crise de vocation dans ce secteur car, de moins en moins de personnes souhaitent porter le costume d’arbitre. N’oublions pas que sans arbitre il n’y a pas de match.