MAP Info : Bonjour Jonathan Zadi ; merci de participer à cette interview du MAP pour faire découvrir à nos lecteurs le magazine Negus. Pouvez-vous vous présenter votre parcours en quelques mots ? 

J.Z. : Avant Negus j'ai lancé un magazine qui s'appelait ALL EYEZ ON ME, j’ai aussi travaillé sur une campagne de pub internationale pour une grande marque de sport. On était un collectif d'artistes où il y avait de tout c'était vraiment cool. A la fin de cette campagne je me suis dit que j’avais acquis une certaine expérience qui me permettrait de lancer ma propre publication. J’ai toujours baigné dans l’image et pouvoir mettre en pratique mes connaissances en matière de direction artistique est ultra importante pour moi. Il y a une quinzaine d'années déjà, avec mes frères et des potes, on réalisait des documentaires, des clips et des courts-métrages. On n’avait pas de moyen mais une imagination débordante.  

J'ai toujours été en compagnie d’artistes ; dans mon équipe il y a des journalistes, mais aussi des photographes, des graphistes des dessinateurs de BD et il y a même une artiste très talentueuse qui fait de la céramique. Tout cela m'inspire au quotidien et me permet de penser autrement.  

MAP Info : qu’est-ce que vos lecteurs peuvent trouver à l’intérieur de ce nouveau magazine que vous avez baptisé Negus ? 

J.Z. : Quand on ouvre Negus, on retrouve toutes les expériences qui m’ont influencées. Nous n’avons pas essayé de copier ce qui se faisait déjà et avons créé notre propre identité visuelle. Il n'y a quasiment pas de journaux en France ou on peut retrouver dix pages de BD sur un super héros africain. C'est aussi ça Negus, la direction artistique s’efforce d’être innovante à chaque numéro. 

Ils pourront y trouver une révolution culturelle. C'est à dire le premier journal distribué à l'échelle nationale édité de façon totalement indépendante par des noirs. Dans notre journal on peut trouver des articles que l'on ne peut lire nulle part ailleurs. L'actualité vu avec un angle différent que celui que vous avez habituellement, le contenu est percutant et sans concession sur les sujets en rapport avec notre communauté. 

Dans notre journal on ne vous dira jamais que c'est bien de voir la France aller faire la guerre en Afrique ou ailleurs. En termes de politique étrangère tous les journaux Le Monde, le Figaro, Libération ont tous le même discours. Dans toutes les rédactions vous avez systématiquement le point de vue du journaliste blanc. Chez Negus vous avez celui d'une direction et des journalistes noirs. 

MAP Info : Pourquoi avoir lancé Negus ? 

J.Z. : Negus répondu à un besoin d’expression dans la communauté noire. Nous donnons la parole à des individus qui ne l’ont pas autrement. Quand nous avons eu l’idée de créer ce journal avec Christian Dzellat, personne n’y croyait. J’ai présenté le projet à des éditeurs. Plusieurs m’ont conseillé de fonder plutôt une chaîne de rap ou de sport. Ils m’ont demandé : « Mais est-ce que les noirs achètent des journaux » ? Cette réflexion m’a gonflé, puis je me suis dit qu’elle contenait peut-être un fond de vérité : que si les noirs en France achètent moins de journaux selon eux, ce doit être que les médias existants ne leur conviennent pas. 

J’avais raison ! Dix jours après la sortie du premier numéro, on a reçu à la rédaction près de 5 000 photos de lecteurs posant tout sourire avec. Moi, je n’ai jamais vu personne se prendre en photo avec L’Obs, Le Figaro ou Le Point. Le seul journal qui ait eu le droit à un tel traitement de faveur, c’était Charlie Hebdo, mais à la suite d’un attentat. « Merci de prendre la parole pour nous ! », m’ont écrit les lecteurs. 

MAP Info : A l’époque du tout Internet, parier sur un nouveau magazine papier n’est-ce pas à contre-courant ? 

J.Z. : C’est une bonne question ; dans les kiosques il n'y a pas grand-chose pour notre communauté. Être présent dans les kiosques c'est exister dans la sphère médiatique. Après, ce n'est pas simple du tout mais ça vaut le coup. J'espère qu'un jour on pourra avoir un quotidien “noir” dans les kiosques. Si tel était le cas je pense que les politiques feraient plus attention à notre communauté.  

J'ai pour source d'inspiration des magazines comme Ebony, Esquire l'époque de George Lois. Leur cover THE PASSION OF MUHAMMAD ALI est pour moi l'essence même de la presse. La direction artistique est au top et la ligne éditoriale était hyper percutante. Ils avaient 50 ans d'avance. Aujourd'hui en France aucun journal pourrait sortir une telle couverture. Ici on fait des couvertures sur Sarkozy, Trump ou alors le jeu des médias français c'est de s'attaquer aux musulmans. Le nombre de couverture sur les musulmans c'est effarant. Ce n'est pas anodin, s'attaquer aux musulmans c'est s'attaquer aux habitants des quartiers populaires donc par définition à la banlieue. 

Je n’ai pas vu de journaux en France faire une couverture sur l'affaire Adama Traoré. Notre couverture SILENCE ON TUE LES NOIRS avec le drapeau français est une évidence pour nous. Ils font des couvertures sur les drames des noirs aux USA mais a 50 minutes en RER de Paris il n'y a plus personne. C'est triste. A mon avis la presse écrite participe activement à cette chasse aux musulmans et surtout à jouer le jeu des puissants. 

MAP Info : Comment votre projet a-t-il été accueilli ? 

J.Z. : Plutôt bien, nous avons même eu une nomination aux trophées de la presse 2016, dans la catégorie meilleur lancement à côté de Mediapart, Society etc... De nombreuses personnes nous envoient leurs photos avec le journal pour nous soutenir ; certains nous écrivent même que c'est la première fois qu'ils lisent un journal de la première à la dernière ligne. Pour moi, c'est ça la presse du futur. Je déplore juste que le projet ait été mal compris en France par certaines personnes du ministère de la culture qui en ont eu une mauvais lecture et qui ont mal accueilli le projet d’un nouveau média dans le pays fondateur des droits de l’Homme.

MAP Info : Votre magazine est donc un bimestriel d’actualité ; comment peut-on se le procurer ? 

J.Z. :  Dans les kiosques et les Relais H . Ou alors vous pouvez vous abonner. L'abonnement est un levier intéressant car il nous permet de nous projeter sur l'avenir. S'abonner à Negus c'est soutenir notre projet, le seul journal noir présent en kiosque.. Nous on ne veut pas vous apprendre à vous habillez ou alors vous dire où il faut sortir etc... Il y a déjà beaucoup de magazines dédiés aux noirs qui parlent de ce genre de futilités. Nous on veut vous informer et peser dans notre société, parce qu'aujourd'hui nous sommes invisibles voire inexistants.  

MAP Info : Existe-t-il des dispositifs pour accompagner des projets comme le vôtre ? 

J.Z. : Il existe aucun dispositif à ma connaissance. Il faut que nous prenions l'habitude d'éviter de quémander, d'attendre quelques choses. En France il y a un sentiment paternaliste vis à vis des noirs. Il faut que nous apprenions à nous entraider et à avancer en communauté. Nous n'attendons aucune aide. 

MAP Info : Si des personnes souhaitent soutenir votre action, comment peuvent-elles le faire ? 

J.Z. : En s'abonnant et en achetant Negus cela nous donne encore plus de légitimité. Cela nous permet d'être en total indépendance  

MAP Info : Quel message souhaitez-vous adresser à nos lecteurs ? 

J.Z. :  Lisez Negus si vous êtes un peu révolté et que vous avez envie de lire un journal avec un point de vue différent. Le seul journal en France édité par des noirs avec accessoirement journalistes talentueux qui poussent vraiment à la réflexion – agissons ensemble.