MAP Info : Bonjour, Monsieur Dominique Batota, merci de participer à cette interview. Pour commencer, pourriez-vous vous présenter en quelques mots aux lecteurs du MAP ?

DB : Je suis Dominique BATOTA KISSALA, 58 ans, marié, père de 5 enfants. Je vis au Congo (Brazzaville). Je suis de formation comptable (Inspecteur d’Etat). J’ai travaillé à l’Inspection Générale d’Etat à la présidence de la République du Congo où j’ai exercé les fonctions de Directeur des études, de la documentation et de l’informatique de 2009 à 2014. Chevalier dans l’Ordre du dévouement congolais, j’ai décidé en 2014 de me mettre en disponibilité pendant 3 ans pour réaliser un certain nombre de projets que j’avais à cœur dont la mise en place d’une coopérative piscicole biologique. 

MAP Info : Vous êtes le président d’une coopérative piscicole, en quoi consiste ce projet ?

DB : Le problème de l’accès aux provendes de qualité et à bon prix reste le principal obstacle du développement du secteur de l’élevage en général et de la pisciculture congolaise en particulier.

Pour toutes ces raisons la Coopérative Piscicole « COOVERT » a été créée pour contribuer tant soit peu à l’émergence de l’économie congolaise dans la production d’une provende biologique à base de vers de terre et de feuilles de Moringa comme complément protéinique dans la composition de l’aliment de bétail.

Notre coopérative est située à NKOUNGOU dans le district de Loango. Département du KOUILOU. BP : 1027 Pointe-Noire. République du Congo. La zone de notre projet se trouve à Nkoungou dans le District de Loango à 21 kms de la ville de Pointe-Noire.

MAP Info : Votre association a donc mis au point une provende en associant la farine de moringa et la farine de vers de terre, ce qui est une approche nouvelle, quelles peuvent être les impacts d’une telle innovation ?

DB: Il y a lieu de préciser que nous sommes encore en phase d’études et développement.

Il est évident que l’association de ces deux produits (farines de vers de terre et poudre de feuilles de Moringa), constitue non seulement une bombe protéinique, mais aussi une innovation dans l’autosuffisance en provendes biologiques tant recherchées par nos agriculteurs. Les deux ingrédients sont disponibles en Afrique, facilement exploitables et d’une excellente qualité.

Ces deux ingrédients associés offrent une des plus hautes concentrations protéiniques naturelles (animale et végétale) en besoins d’alimentation de bétail.

Il suffira de mélanger cette substance avec l’aliment énergétique disponible de son choix (farine de maïs, farine de manioc, son fin …) pour avoir un aliment complet et biologique.

 A titre indicatif :

La farine de vers de terre à une teneur importante en protéines, de 55 à plus de 70 % par rapport à la matière sèche des vers de terre. Elle constitue un aliment très intéressant, non seulement pour les poissons, les volailles mais aussi pour les porcs (Edwards, 1988 ; 1998) (...) La teneur en acides aminés essentiels, dont ceux qui contiennent du soufre, est élevée : par exemples la leucine (8,2 %), la lysine (7,5 %), la valine (5,2 %), l’isoleucine (4,7 %), la thréonine ( 4 , 7 %), la méthionine (1,8 %), les pourcentages représentant les teneurs relatives par rapport à la teneur totale en acides aminés (Schulz, Graff, 1977) (...)".

Quant à la poudre des feuilles de Moringa, cet arbre miracle contient 27,1 mg de protéine pure dans 100gr de feuilles sèches, elle a aussi une richesse minérale indispensable pour l’aliment de bétail. A titre indicatif : Arginine 1,325 mg ; Histidine  613 mg ; Isoleucine  825 mg ; Leucine 1,950 mg ; Lysine  1,325 mg ; Méthionine  350 mg ; Phénylalinine  1,388 mg; Thréonine  1,188 mg; Tryptophan  425 mg; Valine  1,063 mg.

MAP Info : Quels sont vos objectifs à moyen terme ?

DB : Globalement, sensibiliser sur les vertus du Moringa et des lombrics dans la provenderie biologique. Puis contribuer au développement de l’élevage par des provendes biologiques locales, pour ne plus dépendre des provendes importées, chères, nuisibles et le plus souvent peu performants ;

De façon plus spécifiques, améliorer l’approvisionnement des grands centres urbains congolais et de la sous-région en provendes biologiques à base du Moringa et des Lombrics, pour faire bénéficier les autres éleveurs des environs et de la sous-région des avantages de la provenderie biologique.

MAP Info : Comment envisagez-vous le développement de votre idée à l’échelle nationale et même continentale ?

DB : Utiliser le partenariat associatif comme levier stratégique. 

L’originalité et le caractère innovant de notre projet font de notre coopérative une pionnière dans la sous-région. Ce privilège, ajouté à notre positionnement géographique stratégique, permettra d’écouler par route nos produits en moins de 12 heures dans huit grandes villes (Pointe-Noire, Nkayi, Dolisie, Brazzaville, Owando, Ouesso au Congo ; Cabinda en Angola et Kinshasa au Congo démocratique).  

En plus, la richesse qualitative de cette provende (farine de vers de terre+poudre de feuilles de Moringa) ouvre de très bonnes perspectives d’exportation sur un marché mondial demandeur de produits biologiques. Il sied d’indiquer que nous sommes situés juste à 1 heure du port autonome de Pointe-Noire (la porte vers le monde).

Tous ces atouts garantissent au plan international notre offre de partenariat associatif gagnant-gagnant. C’est une voie pour fédérer nos forces et faire face à un marché déjà dominé par des grands et puissants groupes agroalimentaires.

Au plan national, le Groupement d’Intérêts Economiques (GIE) de la filière Moringa auquel nous avons adhéré, est la passerelle qui nous permettra de maîtriser tous les leviers de la chaine des valeurs de notre projet (production, transformation et commercialisation).

Nous profitons de cette occasion pour lancer ici notre offre de partenariat associatif à l’échelle nationale et internationale. Nous recherchons des partenaires associatifs pour réaliser ce vaste projet. 

Une fois définis nos objectifs respectifs et arrêtées les ressources nécessaires au plan humain, techniques, financier et commercial, ainsi que les attentes des uns et des autres ; s’ouvrira alors à nous un partenariat associatif, mais de professionnel à professionnel. Ce qui signifie d’égal à égal, avec la définition claire des rôles des uns et des autres.

MAP Info : Quelles sont les difficultés rencontrées pour le moment ? 

DB : Si nous avons des études séparées sur le Moringa et la lombriculture, le mélange de ces deux ingrédients comme aliment de bétail reste une innovation. N’ayant donc aucune expertise nationale et sous-régionale sur lesquelles s’inspirer, cette activité innovatrice nécessite absolument un partenariat avec une expertise technique et commerciale étrangère. 

Pour le reste sa mise en œuvre ne pose plus de problèmes majeurs, car presque tous nos obstacles d’hier trouvent une réponse dans le GIE qui va nous accompagner dans tous les paliers de la gestion.

MAP Info : Avec la commercialisation de cette provende, votre projet est aussi un projet économique. Quelle analyse faites-vous de votre environnement économique immédiat ? 

DB : Permettez-moi de vous restituer la petite histoire de cette activité dans l’économie de notre pays. La part du secteur agricole dans le P.I.B du Congo a été respectivement de 27,13% en 1960, 12% en 1980, 10% en 1997 pour se situer autour de 6% actuellement. Cette diminution serait due d’une part à la croissance accélérée de la production pétrolière, et d’autre part aux mauvais résultats du secteur agricole suite aux programmes d’ajustement structurel intervenus à partir de 1980, à un appui institutionnel inadéquat ainsi qu’à la destruction des infrastructures rurales. La conséquence est que le pays est exposé aujourd’hui à une dépendance alimentaire quasi-totale vis-à-vis de l’étranger. 

La République du Congo importe actuellement l’essentiel des protéines animales nécessaires pour nourrir ses populations urbaines alors qu’elle fût, dans les années passées, un pays exportateur de produits alimentaires.

Pour combler ces déficits, le gouvernement congolais a, depuis les années 1970, eu recours aux importations de produits carnés (poissons frais, poissons salés et fumés, viandes et abats). Suite aux troubles socio-politiques des années 90 et à la crise économique qui a suivi, ces importations ont baissé sans augmentation de la production nationale, aggravant ainsi la situation alimentaire précaire des populations congolaises.

Le développement de l’aquaculture autour des grands centres est un moyen pour combler à terme le déficit protéinique des grands centres urbains.

Un sensible engouement à la pisciculture se constate autour des grandes villes congolaises, mais il se pose un sérieux problème au niveau de la qualité et de l’approvisionnement de l’alimentation des poissons, ce qui est la principale cause d’une chronique baisse de rentabilité constatée auprès de tous les pisciculteurs et éleveurs congolais.

Le problème de l’accès aux provendes de qualité et à bon prix, reste le principal obstacle du développement du secteur de l’élevage en général, et de la pisciculture congolaise en particulier. Donc, la mise sur le marché d’une provende à bon prix et de très bonne qualité, à base d’ingrédients biologiques disponibles en toutes saisons, réglera le problème de cette épine qui s’avère aussi être le ventre mou de notre élevage.

MAP Info : A votre avis les structures en place sont-elles efficaces pour accompagner des projets comme le vôtre ? 

DB : Pas suffisamment, mais des lueurs d’espoir pointent à l’horizon grâce à une prise de conscience nationale face à l’envahissement (par un vicieux lobbying) des grandes firmes agroindustrielles qui nous vendent à prix d’or des provendes (peu performants) bourrées d’ingrédients chimiques, qui posent actuellement de sérieux problèmes de santé publique (obésité, apathies cardiovasculaires…).  

En prospective, des grands projets de reforme agraire sont annoncés. Souhaitons que ce ne soit pas encore là des slogans, car des milliards sont chaque année engloutis dans ce secteur et le Congo reste encore tributaire des importations pour nourrir son peuple.

Il n’en demeure pas moins que des actions proactives sont déjà menées dans le cadre associatif à l’instar du G.I.E de la chaine de valeurs de la filière Moringa.

MAP Info : Pour finir, quel message pourriez-vous envoyer au continent africain et à sa diaspora ?

DB : Le monde entre dans une ère d’alphabétisation écologique. L’Afrique a l’avantage, une fois de plus, de détenir la bibliothèque de ce savoir longtemps ignoré. Au travers de ce projet, une saine provende biologique, composée des ingrédients disponibles en Afrique, va voir le jour. 

Nous sommes certes encore en phase d’études et développement. Nous recherchons des financements et une assistance technique par le biais d’un partenariat associatif gagnant-gagnant. Participer à ce projet, c’est non seulement alphabétiser écologiquement le monde sur ce que devrait être une provende, mais aussi trouver rémunération sur une action de cœur.

NOTRE DEVISE : « UNE FOI, DES REALISATIONS »

Notre page facebook. https://www.facebook.com/COOPERATIVE-VERTE-COOVERT-199715197128898/

MPIKA MASSOLO Gildas, chef de projet, ingénieur en développement rural.