MAP Info : Bonjour Pacôme Christian KIPRE merci de participer à cette interview du MAP ; pouvez-vous vous présenter en quelques mots à nos lecteurs ?

PCK : Je suis Kipré Pacôme Christian, ivoirien vivant en France depuis maintenant une vingtaine d'années. Je suis de formation universitaire journaliste. J'ai ensuite bifurqué vers les métiers de l'éducation nationale et populaire en étant tout à la fois: Enseignant, Educateur sportif, Animateur en centre de loisirs, Assistant pédagogique, Assistant d'Education. Aujourd'hui je suis cadre à la direction de la Direction des Affaires Scolaires de la ville de Paris détaché au collège Lucie Faure dans le 20 ème arrondissement de Paris. Dans mes fonctions j'ai en charge la prise d'élèves qui sont en grandes difficultés scolaires. Je suis marié et père de trois enfants.

MAP Info : Vous êtes un homme plein de ressources, qu’est-ce qui vous anime ?

PCK : Je suis animé par le désir d'être un acteur de l'environnement dans lequel je suis parce que j'estime que celui-ci m'a pétri et m'a nourri. Il est de mon devoir à mon tour d'être au service de mes patries. Je dis "MES" parce que je suis titulaire de la double nationalité et j'ai évolué sous les deux sceaux de mes deux républiques de coeur à savoir la Côte d'Ivoire (mon origine) et la grande France (mon adoption). En Côte d'Ivoire autrefois quand nous rentrions à l'internat après avoir été reçus à l'examen du CEPE et de l'Entrée en sixième, l'Etat mettait tout à notre disposition. Nous intégrions les dortoirs qu'avec nos vêtements. Il faut savoir retourner l'ascenseur à sa patrie. 

Sur les chemins que j'ai parcourus, j'ai rencontré des textes littéraires. En classe de CM2, au cours d'une séance de lecture, le déclic s'est produit. Nous avons lu un texte dans lequel il était question d'environnement. L'idée générale était que chaque citoyen dans son pays devait planter au cours de sa vie un arbre de telle sorte à ce qu'il participe au développement de son milieu de vie. Le texte s'intitulait "Ajoutons à l'humanité". Je crois que c'était la première fois que je rentrais dans un univers philosophique. Mon instituteur de l'époque à qui je rends hommage à travers vos lignes Monsieur Tanoh Zidago Bruno (paix à son âme) était sorti du cadre de ce texte pour nous parler d'engagement, d'intérêt à l'autre, à la protection du bien public. Nous étions émerveillés face à tant de luminosité sur la vie.

Je me souviens de ce jour-là des dizaines d'années après. Ensuite, au Lycée, en Anglais on a étudié le texte de Luther King : "Le balayeur de rue" avec en ligne de mire la valorisation des métiers (il n'y a pas de sots métiers) et cette phrase qui dit et je cite : "Sois le meilleur où que tu sois". J'étais adolescent en marche sur l'étape de la vie adulte. Tout ceci m'a forgé un tissu caractériel à répandre autour de moi le bien et à prendre des initiatives dans l'intérêt commun. Concevoir des projets et être force de proposition dans les amicales et associations où je suis passé. Enfant, j'ai été servant de l'autel, on nous a appris à servir les autres. J'ai été également Coeurs Vaillants. Un mouvement de l'église catholique qui prône les bonnes valeurs que sont la serviabilité, l'amour du prochain et autres. Aujourd'hui ça donne ce que je suis et que les autres reconnaissent. Je m'investis plus aux côtés de la cause des enfants parce que dans un pays ils sont en première ligne de mire sur la vitrine. Ils sont l'élite de demain. Voilà ce qui m'anime : La force de donner ce que j'ai reçu. 

MAP Info : Quel constat faites vous sur la capacité à s’organiser et à entreprendre en Afrique et au sein de la diaspora.

PCK : La capacité à s'organiser et à entreprendre chez nous et dans la diaspora mérite davantage qu'on s'y intéresse parce qu'elle est défaillante. Un grand pincement au coeur devant tant de temps perdu. Les discours depuis des temps séculaires n'ont pas changés. Mais les résolutions et les engagements ne viennent pas. Alors on résiste dans le vide et on observe les choses. On les alourdit et on s'enlise. Je donne un exemple qui peut paraitre banal, c'est le respect de l'heure dans les cérémonies officielles. Même au sommet de l'état c'est une tare. On peut débuter une cérémonie avec deux où trois heures de retard parce que le ministre n'est pas encore arrivé et cela n'interpelle pas les consciences. Nos sociétés civiles ne s'engagent pas parce qu'elles croient que tous les projets ne se font qu'avec des budgets. C'est une erreur de lecture des choses qui est simpliste Le jour où des adultes au sein des quartiers vont comprendre qu'ils doivent prendre les choses en main pour former les jeunes, on aura fait un grand pas. En ce qui concerne la diaspora, nous en sommes encore à ces espèces de leadership sans fondement qui viennent fausser le jeu de l'engagement et du développement local. C'est d'ailleurs chez nous en Côte-d'Ivoire que je constate cela. J'ai vu un reportage édifiant sur la communauté Sénégalaise d'une ville nommée Ourosigui à sept cent kilomètres de Dakar. Un véritable cas d'école qui devrait faire que nous prenions conscience des choses. Les enfants de cette ville se sont mis ENSEMBLE pour développer leur région. 

Un des leaders des projets a dit ceci et cela m'a interpellé : "Si on attend le gouvernement, rien ne sera fait". C'est triste à entendre et à dire, mais en même temps est-ce que cet homme n'a pas raison ? Je suis conscient que l'Etat doit faire son travail, mais nous savons le niveau des mentalités. Il y a un mal profond au niveau des gestionnaires dans nos états. On ne peut pas leur faire de police. Alors, on avise en prenant nous aussi nos responsabilités pour ne pas mettre le pays dans le chaos social. Il y a trois ans la Côte-d'Ivoire a organisé le Forum international de la diaspora. Quel est le bilan aujourd'hui ? Chaque année, on organise un forum de la jeunesse ivoirienne qui se focalise sur Abidjan. Mais est-ce qu'on pense à ces millions de jeunes gens et filles qui n'ont pas accès à la capitale pour eux-aussi profiter de ce qui est mis en place ? 

MAP Info : Comment qualifierez-vous la politique de l’enfance qui prévaut sur le continent africain ?

PCK : La politique de l'enfance africaine n'existe qu'en théorie. Depuis les nuits les plus reculées on parle de tous les sujets les concernant. Leur exploitation dans le travail, les abus sexuels, les rythmes scolaires, l'éducation. Les conférences ont lieu, les symposiums, les colloques... 

Quelle est la lisibilité et l'effectivité des résolutions sur le terrain ? Il suffit de faire une virée dans les quartiers ivoiriens pour se rendre compte que ces enfants, les plus vulnérables sont à l'abandon total pendant que des adultes ronflent de plaisir et d'aisance avec des titres s'affairant à leurs causes. En Cote-d'Ivoire, chaque jour, sur les grands axes routiers les plus dangereux, on a des enfants à bas âge qui traversent dans tous les sens. Dans l'irrespect du code de la route. Et cela n'émeut personne. Comment à des heures où ils devraient être à l'école dite obligatoire, ils se retrouvent à cavaler en bandes organisées ? Quand est-ce que nous allons prendre conscience. Combien de gamins sont tués ainsi par la folie d'un chauffard ivre qui continue sa chevauchée folle ? 

Je le dis à quiconque que la vie d'un citoyen se passe dans son quartier. Le quartier est la cité dans laquelle il doit avoir tous ses repères. Bibliothèques, piscines, gymnases, médiathèques, centre culturel, maison de jeunes, de la femme, de l'enfance, espace informatique, centre de loisirs, ces choses-là devraient être installés dans la proximité des citoyens. Aujourd'hui dans le village planétaire c'est un minimum. Si sur cet espace, rien n'est fait par les élus locaux déjà, il ne faut pas compter sur l'Etat. 

MAP Info : Vous avez donc décidez d’apporter votre contribution à ce que les choses aillent mieux dans ce domaine ; de quelle manière ?

PCK : Je suis engagé en tant que président au niveau de deux organisations dont je suis le président. Il s'agit de SOULAIKA VACANCES FAMILLES ET HEBERGEMENT. Dans cette structure, nous nous occupons d'organiser les vacances d'enfants entre 7 et 17 ans qui ne sont jamais venus à la capitale. Ils sont accueillis dans des familles. Celles-ci les hébergent, chaque matin, pendant dix jours, notre équipe leur concocte un emploi du temps dans un programme intitulé "A la découverte de ma capitale". L'enfant découvre un autre milieu que celui dans lequel il aura toujours évolué. Il tisse un lien avec une famille nouvelle dans laquelle il a un copain de son âge. L'idée est d'en faire un ami pour la vie avec aujourd'hui tout ce que nous avons comme moyen de communication. Le contact est établi. Il y a trois ans que j'ai entrepris ce projet avec des amis à qui je rends hommage à travers vos colonnes pour leur engagement. Un énorme remerciement à tous les partenaires qui financent nos projets. Ils sauront se reconnaitre à travers votre tribune.

En 2015, nous avions reçus les enfants de la ville de Ouragahio. Ceux de 2016 venaient de Niellé une petite ville dynamique à 30 kilomètres du Mali. Cette année nous attendons ceux de Mbengué, ainsi que ceux de Niellé pour une seconde fois. On s'est également intéressé aux enfants vivant dans les campements aux périphéries de la capitale. 

je suis également président des ZINZINS DU BONHEUR GROUPE FRANCE. Une association née en 2012 créer par le Docteur Amichia Magloire et ses amis qui oeuvre en faveur des enfants issus des milieux sociaux défavorisés en Côte-d'ivoire. Je suis le chef de la section Diaspora. Nous concevons des projets en synergie allant dans l'intérêt des enfants. 

MAP Info : Comment envisagez-vous la mise en place de votre projet ?

PCK : Je vais commencer par m'intéresser à la cause des adolescents un peu oubliés dans ce tableau. En avril prochain j'organise une journée d'éducation à la sexualité pour une cinquantaine d'eux. La journée va être axée sur un échange des pratiques entre des jeunes garçons mineurs et pubères et des adultes référents (idem pour les jeunes filles). Le matin nous serons regroupés par sexe. L'après-midi nous nous retrouvons tous pour faire la synthèse des travaux. Il faut parler de sexe à ces enfants-là. Ils ont une pratique répandue sur les réseaux sociaux qui est d'une violence inouie. C'est à nous de leur tenir la main et les orienter vers le côté sain de la sexualité en passant par le respect du corps de la femme déjà en ce qui concerne les petits garçons, et du respect de son être concernant la jeune fille. Dans tout ceci, une cause commune, mettre en place systématiquement les préventions et les risques de maladies. 

Les jeunes gens que nous avons recrutés viennent de la ville de Bingerville, des Deux-plateaux et de Port-Bouet. Nous allons prendre le repas ensemble ce jour-là, échanger, débattre, partager sans barrières. Le programme est alléchant. Nous prenons le soin de faire parvenir un courrier à leurs parents pour officialiser les choses. Ce sont des jeunes que nous allons suivre dans la durée.

MAP Info : Quels sont les difficultés rencontrées ? 

PCK : Les difficultés rencontrées sont d'ordre mental Quand on débarque de France avec des projets et on se retrouve devant des personnes qui ne partagent pas notre vision des choses. Ce sont des étincelles qui en sortent. Mon combat aux yeux de plusieurs personnes censées est validé. De ce fait je suis fort avec mes arguments. Ensuite le problème infrastructurel, celui-ci est très remarquable. On s'adapte au terrain. 

MAP Info : Si des personnes souhaitent soutenir cette action, comment peuvent-elles le faire ?

PCK : Pour nous soutenir, il faut prendre contact avec nous à Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.. Nous avons aussi nos pages Facebook SOULAIKA VACANCES FAMILLE HEBERGEMENT, ainsi que les ZINZINS DU BONHEUR. On peut également nous avoir à l'adresse Facebook : peck peckisblackman

MAP Info : Quel message pourriez-vous envoyer au continent Africain et à sa diaspora ?

PCK : De nombreuses personnes au charisme confirmé et à la poigne impressionnante ont déjà répondu à cette question.

J'ai l'impression que cela n'a pour le moment servi à rien. je ne perçois pas véritablement ce que nous faisons pour nous unir et faire les choses ENSEMBLE pour le bien-être de nos sociétés. 

Je suis hélas en train de devenir pessimiste. Mes limites sont atteintes et je n'ai plus d'énergie à consacrer aux adultes. Voilà pourquoi je me sens plus utile aux enfants. Lorsque les adultes seront prêts à améliorer déjà mentalement leur façon d'être et de faire, alors nous connaîtrons des avancées considérables. 

Je regrette que la diaspora, la mienne en tout cas, n'ait pas compris les enjeux qui se présente à nous, son poids, sa force et de son importance. Alors on patauge encore dans la semoule.