MAP Info : Bonjour Monsieur Charles Pemont. Pouvez-vous, s’il vous plaît, vous présenter en quelques mots aux lecteurs du MAP ?

CP : Je me nomme Charles Pemont. Je suis Ivoirien. Diplômé des Sciences Humaines et des Sciences Sociales de l’Université d’Abidjan-Cocody, je suis aujourd’hui éditeur et écrivain. Directeur Général des Editions L’Encre Bleue, Abidjan, j’assure également les fonctions de Secrétaire Général de l’ASSEDI, qui est l’Association des Editeurs de Côte d’Ivoire. Je suis aussi Médiateur culturel et acteur de Développement local, avec mon ONG les CCP (Cercle Charles Pemont pour le développement local) qui lutte pour l’éducation, l’environnement et contre la pauvreté en milieu rural.

MAP Info : Vous êtes un homme qui a plusieurs cordes à son arc. Nous allons dans le cadre de cette interview, aborder principalement votre métier d’éditeur ; quelle analyse faites-vous de la situation du livre en Afrique ?

CP : Le secteur de l’édition est en plein essor en Afrique, surtout en Afrique francophone, à en juger par la création annuelle de multiples maisons d’édition. Cette dynamique de l’édition africaine donne surtout lieu à différents salons et foires du livres qui se professionnalisent de plus en plus en Côte d’Ivoire, au Burkina Faso, au Sénégal, au Mali, en Guinée Conakry, au Maroc, en Tunisie, en Algérie et autres.

MAP Info : D’après la Fédération des éditeurs européens, l’édition emploie environ 130 000 personnes à plein temps et des millions d’autres personnes en Europe. Ces chiffres reflètent l’importance du secteur éditorial en termes d’emplois. Pourtant le sentiment général est que le livre local n’est pas une priorité pour les Etats Africains. Comment l’expliquez-vous ?

CP : Je m’inscris en faux quand je vous entends dire que le livre local ne serait pas une priorité pour les Etats Africains. Voyez-vous, d’abord pour ces foires et salons que je viens de citer, les Etats Africains s’y investissent au plus haut point à travers leurs ministères respectifs en charge de la Culture. De plus, de plus en plus d’Etats Africains dégagent des fonds de soutien au livre, à l’édition et à la création littéraire. Je peux vous citer l’exemple éloquent du Sénégal qui met en place, chaque année, un fonds de soutien au livre à hauteur de 600.000.000 de francs CFA. Ou aussi l’exemple de l’Etat Ivoirien avec le fonds de soutien à la création artistique et littéraire dont le volume sera doublé dès 2017.

Je suis d’accord avec vous. Ces fonds, comparativement à ceux des Etats européens sont peut-être faibles, mais cela est sans doute dû à la timidité de nos économies nationales.

MAP Info : Merci pour ces précisions. L’Afrique représente 40 millions d’euros d’exportation d’ouvrages pour un peu plus d’un million d’euros d’importation, soit un rapport d’un ouvrage importé contre 40 exportés. Plus préoccupant : les « grands noms » de la littérature francophone sont aspirés par l’Occident. On importe les talents, on exporte les livres, mais on n’exporte ni les labels ni les droits - Pourquoi ? 

CP : Cela est dû à un « protectionnisme excessif » des Etats occidentaux, lesquels se ferment, au-delà des slogans, aux cultures d’Afrique et d’Asie. Ils aiment à « importer » le folklore mais se « braquent » dès l’instant où une culture plus sérieuse, plus austère se présente à leurs frontières. Il appartiendra aux Etats Africains de leur rendre la monnaie, si nous voulons, à défaut d’inverser les rapports de force culturels, les équilibrer à tout le moins. Sinon, l’Afrique regorge de labels, de talents, et de renoms, tout à fait potables et exportables, à même d’enrichir la culture universelle, pour peu que l’Occident ouvre ses frontières sur le plan culturel.

MAP Info : Il faut tout de même débourser de trois à cinq mille Francs CFA en moyenne pour l’achat d’un roman dans les librairies africaines. Avec un salaire minimum qui avoisine les soixante mille FCFA, ne pourrions-nous pas voir dans le prix du livre un des freins réels à la lecture de loisir ?

CP : La vraie question est celle de l’intérêt et non pas des moyens. Je n’ai pas vraiment fait la moyenne des salaires en Afrique, et je ne suis pas non plus adeptes des infos « prêtes-à-consommer ». Ce que je sais, c’est que la fixation du prix public de vente d’un livre est tributaire des frais de production, de la marge-libraire ou marge-distributeur, des coûts de communication et de l’estimation de la marge bénéficiaire, etc. 

Ce que je sais aussi, c’est qu’aujourd’hui, en Afrique, il y a de plus en plus une classe moyenne en nette progression. Nous observons leurs habitudes de consommation. Nous les voyons, par exemple, boire du champagne de qualité, porter des vêtements hors de prix, acheter et conduire des berlines. Mais dès que l’on dit à un de ces buveurs de champagne, féru de grosse bagnole et de caviar que tel livre coûte 2000 ou 4000 FCFA, il s’exclame : « Oh, que c’est cher ! » Je crois donc que ce qui est en cause, ce n’est pas le coût des livres, mais plutôt le désintérêt d’une bonne frange des populations africaines. 

Si vous venez à Abidjan, vous verrez que les journaux, pour prendre cet exemple-là, ne coûtent que 300 FCA ; pourtant, vous verrez plusieurs personnes « titrologuer » plutôt que de les acheter… Voilà pourquoi nous devons développer des stratégies de promotion du livre et de la lecture en Afrique. Quand plus d’Africains verront l’intérêt de la lecture, vous verrez que le coût des livres ne sera plus pour eux un problème.

MAP Info : Les éditeurs font partie de la chaîne du livre local au même titre que les auteurs, les illustrateurs, les grossistes et les libraires. Existe-t-il une réelle collaboration entre ces différents acteurs ?

CP : Oui. Une collaboration et de plus en plus une solidarité. Dans un passé très récent pourtant, il y avait un conflit entre libraires et éditeurs, les premiers accusant à juste titre les seconds de les outrepasser pour vendre leurs ouvrages directement aux consommateurs ; notamment les établissements scolaires pour les livres à caractère pédagogique. Mais aujourd’hui, tous ces acteurs, auteurs, éditeurs, imprimeurs, distributeurs, bibliothécaires, bouquinistes sont unanimes pour dire que chaque maillon de la chaîne du livre doit être protégé, faute de quoi nous mourrons collectivement dans quelques années.

J’ai participé à un séminaire organisé par le Ministère de la Culture et de la Francophonie, les 23 et 24 novembre 2016 à l’INSAAC (Institut National Supérieur des Arts et de l’Action Culturelle). Ce séminaire, qui a réuni les faîtiers de ces différentes corporations, s’est tenu dans le cadre des avant-projets de décrets concernant la réglementation de l’Industrie du livre en Côte d’Ivoire. Chaque intervenant a défendu les intérêts des corporations sœurs, en vue non seulement de la professionnalisation de nos activités, mais aussi pour renforcer les relations entre les différents acteurs du secteur éditorial.

MAP Info : On entend dire qu’en général les Africains n’aiment pas lire ; à votre avis, cette observation est-elle fondée ?

CP : Non, elle n’est pas fondée. Les Africains aiment lire. Peut-être serait-il plus juste de dire que le volume des ventes de livres est faible en Afrique, car si l’on s’en tient au simple fait de lire, alors, oui, les Africains aiment lire ; mais un seul livre acheté passent généralement de main en main. Bien entendu, nous aimerions, en tant qu’écrivain ou éditeur les voir lire de plus en plus. Sinon, l’intérêt est réel. Par exemple, moi, chaque fois que je vais dans mon village, Attiégouakro, je croise plusieurs personnes qui me réclament des livres. Vu le pouvoir d’achat qui est faible en milieu rural, je pense de plus en plus à un projet d’installation de bibliothèques locales en province. Il suffit que des bailleurs s’intéressent à ce projet, et vous verrez de plus en plus d’Africains lire.

MAP Info : D’après vous, quelles seraient les initiatives à mettre en place pour amener le public à lire davantage ; adultes et enfants ?

CP : Je viens de vous parler de projet d’installation de bibliothèques locales en province. Il faut songer à le faire aussi dans les quartiers en zones urbaines, et surtout trouver des animateurs culturels chevronnés pour faire vivre ces centres de lecture. Je propose qu’il y ait des émissions littéraires télévisées et radiodiffusées hebdomadaires sur des chaînes publiques et privées. Les rencontres, causeries-débats suivies de dédicaces avec des auteurs de différents styles sont aussi à encourager si nous voulons voir un plus grand intérêt de l’Africain pour le livre et la lecture.

MAP Info : Quels sont les faits marquants à retenir dans le domaine du livre africain dans les mois à venir ?

CP : Il y en a plusieurs. Pour commencer par notre modeste maison d’édition, nous prenons rendez-vous avec le public littéraire en février 2017 en Côte d’Ivoire, pour la célébration des sept ans des Editions L’Encre Bleue, Abidjan. Mais je citerais également les programmes de salons, foires et rencontres du livre africains en Côte d’Ivoire, au Burkina Faso, au Sénégal, au Mali, en Guinée Conakry, au Maroc, en Tunisie, en Algérie et autres de 2017, à consulter sur google.fr. Il y a aussi la participation des pays africains aux prochains salons du Livre de Paris et de Francfort de 2017. Les Editions L’Encre Bleue, pour ce qui nous concerne, participeront à la plupart de ces rendez-vous du livre, surtout le Salon de Paris 2017 et le SILA (Salon International du Livre d’Abidjan) en mai 2017.

MAP Info : Comment les auteurs qui souhaitent vous joindre peuvent-ils vous contacter ?

CP : Nous sommes joignables, pour ce qui concerne l’édition, par email à l’adresse suivante : Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.. Nous sommes également joignables par téléphone au +225 77 21 23 76.

MAP Info : Quels messages aimeriez-vous envoyer à l’Afrique et à la diaspora ?

CP : Juste dire ceci à l’Afrique : Travail, Paix et solidarité. Quant à la diaspora africaine en Occident, en Orient ou au Moyen-Orient, je souhaite qu’elle s’implique davantage dans la vie économique, sociale, culturelle, technologique et politique du Continent. Nous avons besoin de leurs expériences respectives et de leur expertise pour construire une Afrique qui gagne, une Afrique prospère, une Afrique de développement et de progrès.

MAP Info : Merci d’avoir répondu à nos questions ; nous vous souhaitons un plein succès dans votre engagement pour la promotion du livre.

CP : C’est moi qui vous remercie de l’intérêt que vous avez accordé à ma modeste personne et à ma plus que modeste maison d’édition.