MAP Info : Bonjour Monsieur Ghyslain Hek Pek Vedeux, merci d’avoir accepté de participer à cette interview. Pourriez-vous s’il vous plaît, vous présenter brièvement aux lecteurs du MAP ?

GHPV : Bonjour, merci à vous. Je suis originaire d’Afrique centrale (actuel Cameroun) et je vis en France depuis mon plus jeune âge. Initialement sportif de haut niveau, je suis aujourd’hui éducateur d’activités physiques et sportives et entrepreneur exerçant également en profession libérale comme consultant dans le domaine du coaching et de la prévention en psychopathologie. 

Je suis sympathisant du CRAN depuis plus de quatre ans et membre depuis novembre 2014. J’y occupe le poste d’administrateur en charge des relations Police/Société civile depuis début 2016. Je participe également à l’administration d’un site internet depuis février de cette année, nommé « Mémoires et Droits des Afro Descendants »

http://www.memoiresetdroitsdesafro.sitew.fr/#Memoires.A

MAP Info : Le Conseil Représentatif des Associations Noires (CRAN) est une organisation qui, comme son nom l’indique, a pour vocation de représenter les associations Noires de France. Pourquoi ce dispositif particulier pour les Noirs de France alors que la loi de 1er juillet 1901 encadre le droit associatif pour tous et qu’il existe déjà la HALDE et la Ligue des Droits de l’Homme pour traiter des questions de discrimination ?

GHPV : Tout d’abord, s’il existe la HALDE et la Ligue des Droits de l’Homme qui sont des institutions généralistes traitant des discriminations et du racisme, il existe surtout aussi l’AJCF (Association des Jeunes Chinois de France), CRIF (Conseil Représentatif des Institutions juives de France, le CCIF (Conseil Contre l’Islamophobie en France) et bien d’autres qui elles, sont spécifiques, et  qui par nécessités ont émergé justement parce que les associations généralistes (HALDE, Ligue des Droits de l’Homme et même la LICRA) peinent  à satisfaire et remplir leur mission pour tous les discriminés et autres victimes du racisme. 

Le terme même généraliste de « racisme » signifiant à la fois, romophobie, islamophobie (qui de fait englobe les populations arabes), antisémitisme, asiaphobie, afrophobie etc... il est donc juste impensable que les principaux groupes discriminés ne prennent pas la parole pour parler en leur propre nom. C’est donc davantage avec l’AJCF, le CRIF, le CCIF, qui respectent aussi toutes la loi relative aux associations de janvier 1901, que l’on peut comparer notre association. Le CRAN a été créé pour répondre et traiter des discriminations et du racisme spécifiques envers les Noirs, qui malheureusement, et personne ne le niera, ont des conséquences désastreuses pour toutes les personnes afro descendantes et africaines vivant en Occident. Notre association, comme les autres citées, est légale et respecte ce que cette loi préconise, sinon, le CRAN et toutes ces autres associations n’existeraient pas.

Ensuite pourquoi ce dispositif particulier ? Si vous allez voir un médecin généraliste et qu’il constate que vous avez une maladie particulière, vous serez orienté vers un spécialiste qui traitera au mieux votre mal : un spécialiste pour le cerveau qui est le neurologue, un autre pour le cœur qui est le cardiologue, un autre spécialiste de l’estomac qui est le gastro-entérologue, etc… Le racisme et les discriminations c’est la même chose. Les institutions comme la HALDE, la Ligue des Droits de l’Homme, la LICRA, et même SOS RACISME, comme expliqué plus haut, sont toutes « comme des médecins généralistes » et ont malheureusement démontré qu’elles ne traitaient pas ou ne pouvaient pas traiter toutes les formes de discriminations et de racisme. 

Donc c’est tout naturellement que les associations spécifiques comme la nôtre ont émergé. Le CRAN, lors de sa création en 2005, rappelez-vous, faisait suite aux révoltes qu’il y eu après la mort de deux jeunes gens en France : Zied et Bouna. Une affaire où des policiers, qui sont aussi les représentants de l’Etat, ont été directement mis en cause. Les quartiers populaires où vivent une majorité de non Blancs, donc aussi beaucoup de Noirs et d’Afro-descendants se sont révoltés car ne se sentant ni représentés, ni compris, ni même soutenus. Le CRAN apparait donc à ce moment-là car le besoin se faisait plus que jamais ressentir.

MAP Info : La critique courante adressée au CRAN est que l’Etat n’a pas demandé l’avis des Noirs de France pour la création du CRAN et que d’une certaine façon, cette initiative a pour but uniquement de les mettre sous coupe réglée ; qu’en pensez-vous ?

GHPV : Contrairement aux idées reçues, le CRAN n’a pas été créé et n’est certainement pas encadré et financé par l’Etat. C’est un collectif de personnalités (musiciens, entrepreneurs, enseignants, politiques, avocats et surtout de membres de la société civile représentés par des associations) qui en sont à l’origine. Et ça très peu le savent, nous ne sommes pas financés et ne recevons aucune subvention de l’Etat français contrairement là encore une fois à ce qui est communément dit. Il est souvent reproché au CRAN de ne pas être ici où là également ; mais nous n’avons aucun salarié, tous nos membres sont bénévoles, et s’investissent énormément pour faire avancer les besoins de la cause. 

En tout état de cause, nous ne pouvons être partout à la fois car nous menons tous des activités parallèles.  Le CRAN depuis 2012 est aussi très actif en Afrique sur le plan diplomatique ou encore dans les Amériques. Nous sommes donc aussi très actifs à l’échelon international. Je crois que c’est ce qui induit les gens en erreur : comme ils voient que nous sommes très dynamiques et que nous avons des résultats, ils se disent que nous sommes financés et peut-être même salariés. Rien n’est plus faux. Notre culture et nos objectifs sont simples : mutualiser les compétences ; c’est ce qui nous rend efficaces. 

Rien ne compte plus que les actions concrètes ; nous avons besoin du soutien d’un maximum de personnes qui prennent conscience que personne ne traitera nos problèmes à notre place. Cela dit, si le CRAN à des résultats satisfaisants voire très bons dans certains domaines, c’est surtout parce que nos membres exercent leurs activités associatives dans leurs domaines de compétences. Chacun apporte ainsi sa pierre à l’édifice. Tout seul, on n’est rien et on ne peut rien. Ce sont les petits ruisseaux qui font les grandes rivières. Le CRAN est un ensemble de bonnes volontés ultra dynamiques et toujours ouvert à accueillir de nouvelles compétences.

MAP Info : Après plus de dix années d’activité, quel bilan pouvez-vous tirer des relations du CRAN avec les associations Noires de France et quelles sont vos perspectives dans ce domaine ?

GHPV : Tous les mouvements associatifs et militants ont des hauts et des bas. Je pense qu’avant de répondre à votre question, il est important de rappeler et donc de comprendre les différents courants qui ont traversé le CRAN de sa création en 2005 à nos jours. En suivant la chronologie de ses membres d’hier à ceux d’aujourd’hui, nous pouvons, à l’analyse de ses actions passées et actuelles, mieux comprendre les ancrages du CRAN en 2016. De nos jours, de plus en plus d’associations nous suivent car depuis 2012, elles comprennent plus nettement les revendications du CRAN qui s’est clairement identifié et positionné comme un mouvement anticolonialiste ; et ça nous le devons aussi à l’historien Louis Georges Tin qui a participé à recentrer les actions du CRAN au service de notre communauté Noire et afro descendante. Pour les personnes qui souhaitent plus de précision, je leur recommande de se rendre sur Le site WEB du CRAN 

Le CRAN mène de plus en plus d’actions contre le racisme institutionnel afin de ne plus accepter ces méfaits qui ont été « normalisés ». Il faut que cessent l’afrophobie et le racisme ordinaire. Voir des pâtisseries nommées « Tête de nègre », et autres confiseries nommées « Negro et Bamboula » n’est pas acceptable et nous l’avons combattu. Voir des marques de bijoux comme Mango, nommer leur collection « style esclave » n’est pas acceptable et nous l’avons combattu. Nous ne pouvons être partout mais veillons et menons des actions dès que des propos et actes xénophobes et afrophobes sont tenus. Nous nous sommes mobilisés contre Eric Zemmour, Nicolas Canteloup, Robert Menard, contre Henry de Lesquen, contre Laurence Rossignol et ses propos afrophobes tenus sur RMC, et plus récemment contre les paroles racistes, inacceptables tenus sur le service public à l’antenne de France télévision lors de l’ouverture des JO aux Brésil. De tels propos ne peuvent et ne doivent plus être tolérés.

Plus récemment, le CRAN a soutenu la famille d’Adama Traoré, mort asphyxié alors qu’il était encadré par des gendarmes. Le CRAN a dénoncé les incohérences dans cette affaire et a engagé des actions contre le procureur qui a voulu dissimuler les circonstances de la mort de ce jeune homme. Depuis ce procureur a été muté. Par ailleurs, l’action du CRAN a permis de faire en sorte que la cause de la mort d’Adama ne souffre plus d’aucune contradiction. Il est mort asphyxié contrairement à ce que disait le procureur.

MAP Info : Il semble donc que le CRAN soit une organisation qui essaie de prendre en compte les réalités du terrain.

GHPV : Tout à fait ; le CRAN est en train de franchir différents paliers. La priorité, c’est que notre communauté soit respectée. Et cela passe concrètement par l’éducation et aussi par la réappropriation et le contrôle de notre économie.

Les africains et les afro-descendants doivent prendre conscience qu’ils doivent consommer prioritairement les biens et les services produits par ceux de notre communauté. C’est ce qu’ont compris et intégré depuis longtemps toute les autres communautés qui consomment prioritairement les biens et services de leur communautés où qu’ils se trouvent dans le monde. Les Asiatiques, les Européens, les Arabes, les Indiens l’ont compris. Les Africains et afro-descendants doivent l’intégrer et l’appliquer. Nous travaillons également dans ce sens.

Le CRAN est depuis devenu un vrai mouvement militant anticolonial qui se veut au plus près des préoccupations quotidiennes des Noirs et afro-descendants d’Europe), d’Afrique et des Amériques. 

MAP Info : Peut-on considérer le CRAN comme une organisation indépendante ?

GHPV : Vu tous les exemples évoqués plus haut, je crois qu’il est très clair pour les associations qui nous suivent que l’indépendance du CRAN ne fait aucun doute. Le CRAN de 2005-2006 n’a rien à voir avec le CRAN de 2016-2017. Ce qui n’empêche pas de continuer, et c’est nécessaire, d’avoir des échanges avec les institutions. L’Etat ne peut d’ailleurs ignorer l’efficacité du CRAN qui est aussi pour lui un interlocuteur dont l’avis et les propositions comptent. Nous défendons et nous l’assumons les intérêts des Noirs et afro-descendants en France, et partout où la France s’est par le passé déployée et où elles continuent d’y avoir « ses comptoirs ».

Le CRAN défend aussi l’intérêt général, et c’est en ce sens que nous avons lutté pour aussi faire passer la loi sur les « class actions », (en français, les actions de groupes). 

Cette loi permet de « s’unir pour ne pas subir » ; en permettant à n’importe quelle personne vivant en France de pouvoir mener des actions judiciaires et d’éviter d’être isolé, marginalisé et inaudible. Nous travaillons aussi actuellement dans le cadre de la loi « égalité » en France, à la mise en place de la parité police/société civile.  Cette action est envisagée avec la participation les instances de contrôle de l’IGPN et de l’Inspection générale de la Gendarmerie nationale. Nous souhaitons aussi contribuer à la réforme de la politique en mettant en avant les points qui biaisent et faussent totalement le travail des forces de l’Ordre. Nous sommes aussi très préoccupés par le profilage ethnique en France.

En outre, grâce à la mobilisation et à l’expertise du CRAN, le Conseil de l’Europe, bien avant la France, s’est engagé en faveur des réparations. La France n’avait donc pas d’autres choix une fois encore, que de suivre les recommandations du CRAN sur ce sujet-là. C’est en ce sens que François Hollande qui parlait, on se souvient, en 2013 de « l’impossible réparation », a le 10 mai 2016, en suivant les propositions du CRAN, annoncé un début de réparation avec la création d’une fondation et d’un musée en France ‘métropolitaine’ en mémoire des déportations des Noirs vers les Amériques pendant la période dite de « la traite négrière transatlantique ». On ne s’en contente pas mais c’est un bon début. 

François Hollande qui pensait la réparation impossible n’a désormais d’autres choix que de respecter aussi la mémoire des Noirs et des afro-descendants par le biais des réparations matérielles donc aussi financières. Ses successeurs ne pourront en aucun cas revenir en arrière. Il faut aussi le rappeler, dès la seconde abolition de l’esclavage, la France a indemnisé des colons esclavagistes. Alors pourquoi les victimes ne seraient pas indemnisées ? Tôt ou tard un président français devra valider la facture des réparations et cela passera par une réforme agraire dans les Antilles françaises, par une redistribution de l’économie, par les restitutions des trésors pillés dans les anciennes colonies, d’une façon plus globale par des réparations symboliques et financières. Le Canada a commencé à le faire face aux populations natives que les colons, et leurs descendants qui contrôlent aujourd’hui ce pays-là, ont exploité et quasiment toutes exterminées. L’Australie aussi a commencé le travail des réparations avec, y compris, des compensations financières. La France ne pourra échapper éternellement à son histoire et devra tôt ou tard, assumer son passé colonial. 

Après dix ans, le CRAN comme vous pouvez le constater a beaucoup évolué en passant par plusieurs étapes. Nous allons continuer les mobilisations engagées tout en défendant prioritairement et au mieux, les intérêts de notre communauté Noire et afro descendante. Et ça, je crois que les associations qui nous suivent l’ont bien compris.

MAP Info : Quelles sont alors les priorités du CRAN pour les trois prochaines années ?

GHPV : Nous souhaitons pérenniser et continuer le travail qui a été déjà fait et qui est en cours sur l’aspect institutionnel, sur l’histoire de France avec le sujet majeur des questions liées aux réparations. Ensuite, le CRAN souhaite être au plus proche des préoccupations de la base. Donc de ceux dont nous sommes les porte-voix face aux situations d’injustices vécues au quotidien, les discriminations, l’afrophobie subit dans le domaine de l’emploi et de la formation professionnelle, du logement, de l’éducation et l’accès aux soins, dans l’espace public et l’espace médiatique, dans la sphère politique, dans le domaine des arts et sports et loisirs etc…

Le CRAN est aussi organisé à l’international, au Bénin, au Sénégal, à Mayotte, au Gabon, au Maroc, aux USA, en Mauritanie, au Cameroun et dans les Dom Tom. Nous travaillons, vous l’aurez compris, à une coordination entre la diaspora Noire et afro-descendante à travers le  monde et l’Afrique. Il ne fait, à nos yeux, aucun doute que l’aspect économique va être l’enjeu majeur des années à venir dans les combats du CRAN. J’entends par là que, comme nous le savons tous, les 14 pays de l’enclos colonial « France-Afrique » qui usent encore du franc CFA (Francs des colonies Françaises Africaines) devront y mettre un terme.

Et enfin, il va falloir aussi entamer une réflexion avec les pays africains ?) pour rediscuter les termes de ce que l’on a nommé « La Conférence de Berlin » de 1884-1885 qui initialement n’était autre que ‘Kongo-Konferenz’. Il ne fait aucun doute que les conflits qui minent aujourd’hui l’Afrique centrale tirent leurs origines dans ce découpage initial n’ayant pas tenu compte des réalités sociologiques des peuples vivants dans cette région, tout en fabriquant de toutes pièces des ‘pays’ sans demander l’avis des principaux concernés.

MAP Info : Les attentes des Noirs de France sont fortes en matière d’initiatives économiques comme vous venez de le souligner ; comment voyez-vous le développement de votre programme dans ce domaine ?

GHPV : Nous n’avons pas pour habitude de pérorer. Seul le résultat des actions mises en place compte. Chacun au CRAN travaille dans son domaine de compétence pour une meilleure efficacité. Ainsi, nous avons des spécialistes, experts-comptables et juristes qui travaillent d’arrache-pied sur ces questions au CRAN. Nous continuons donc à nous bonifier et à grandir. Nous sommes ouverts à toutes propositions innovantes qui visent à défendre les intérêts de notre communauté.

MAP Info : Pour les représentants d’associations souhaitant entrer en contact avec le CRAN pour présenter des projets ; quels conseils leur donneriez-vous ?

GHPV : Premièrement de bien spécifier leur domaine de compétence. Puis de bien identifier la problématique/thème qu’ils souhaitent traiter. Et surtout d’être force de proposition pour des solutions éventuelles. Dénoncer c’est bien, agir c’est mieux. Donc être bien conscients que personne ne fera le travail à notre place. Tous ceux qui ont beaucoup d’idées et qui ne sont pas prêts à s’investir doivent s’abstenir. Il n’y a qu’en étant acteur de notre devenir qu’on est cohérent et crédible dans notre action. Enfin, prendre directement contact avec nous via notre site web http://le-cran.fr/

Quelle que soit votre situation géographique, nous vous recontacterons car nous sommes accessibles et réactifs. Le MAP et d’autres peuvent en témoigner.

MAP Info : Merci d’avoir répondu à nos questions ; nous vous souhaitons un plein succès dans vos activités au sein du CRAN.

GHPV : Bravo pour votre travail qui va dans le sens de la conscientisation de notre communauté et merci à vous. Pour conclure, je dirais que le CRAN est de plus en plus à sa place et joue le rôle que sa communauté attend de lui en étant de plus en plus présent face aux préoccupations qui impactent les Noirs et afro-descendants au quotidien. C’est en cela que les associations nouvelles s’identifient et suivent le CRAN. Néanmoins, nous sommes conscients que nous avons encore de nombreux défis à relever.